Faire reverdir le Sahel : un objectif réaliste

Une rencontre avec l'agronome Tony Rinaudo, le "Faiseur de forêts"

Anthony Rinaudo est un agronome australien, né en 1957 à Wangaratta dans le Nord de l’Etat du Victoria. Dès sa jeunesse, constatant la dégradation de l’environnement liée aux activités humaines, il est bouleversé par ces destructions. Également touché par le drame de la faim dans le monde, il décide de consacrer sa vie à lutter contre ces injustices. Fasciné par l’Afrique, il part s’installer au Niger en 1981 avec son épouse Elisabeth Fearon, également agronome, et leur bébé, avec l’appui de l’organisme missionnaire Serving in Mission. Leur projet est de lutter contre la déforestation au Sahel. Ils y passeront 17 années de leur vie.

 

Surnommé the Forestmaker, le « Faiseur de forêts », Tony nous a accordé un entretien à l’été 2025, lors d’un passage à Paris, pour parler de son travail et des convictions qui l’animent.

Ses convictions de foi

Portrait de Tony Rinaudo, le Faiseur de forêt.

Photo World Vision – Silas Koch

Tony indique très clairement que l’éducation chrétienne catholique reçue de sa mère a constitué l’arrière-plan de son engagement. Un jour, il a adressé à Dieu cette prière : « s’il te plaît, utilise-moi quelque part où je pourrai contribuer à changer les choses ». Tony évoque également parmi les valeurs fondées dans sa foi sa conviction précoce que l’argent ne peut pas être le seul horizon de ce monde, mais aussi que l’humanité a une responsabilité vis-à-vis de la création.

 

Il a également conscience que le christianisme a historiquement commis des erreurs d’interprétation, malgré de nombreuses références bibliques évoquant les rapports entre l’humain et la création. Il cite ainsi spontanément l’affirmation que « la terre appartient au Seigneur » (Ps 24,1), qui aurait dû établir qu’on ne pouvait donc pas la « casser », et le projet de Gn 2,15 selon lequel l’humain devait la garder et en prendre soin. Il souligne que la Bible parle même de juger ceux qui détruisent la terre. Enfin si nous détruisons la planète, demande-t-il, qui rendra gloire à Dieu ?

 

En parallèle, Tony fait très tôt le constat que les dégradations environnementales ont pour conséquence un accroissement de la pauvreté, la multiplication des violences, l’augmentation des migrations forcées, la persistance de la faim dans le monde… Pour lui, tout cela est lié. Ainsi nait sa vocation : lutter contre la dégradation des sols sera plus efficace à terme que distribuer du pain à ceux qui en manquent.

 

Ses trois convictions fondamentales sont ainsi :

« En premier, Dieu ; mettre l’amour en action ; tout ce que Dieu a fait est très bon ».

Pour lui, prendre soin de la terre est un acte d’amour du prochain.

Sa rencontre avec l'Afrique

Arrivé au Niger, Tony constate rapidement que beaucoup des personnes qu’il rencontre sont extrêmement démunies, mais que cela ne les empêche pas d’exercer l’hospitalité. Il est également frappé par le courage des paysans. Là où on lui suggérait parfois que le problème venait des personnes, il fait le pari qu’elles sont la solution, à condition d’élaborer avec elles des connaissances actionnables et de les encourager.

 

Il choisit également de ne pas faire appel à des technologies coûteuses mais de commencer par arrêter les pratiques destructives pour les sols, faisant un autre pari : que la nature saura reprendre le dessus. Il veut travailler avec la création de Dieu, pas contre elle.

Sa méthode : une arme de reforestation massive !

Après quelques années infructueuses avec les méthodes classiques de replantation d’arbres, qui rencontrent 80% d’échec, il développe une méthode originale de « régénération naturelle assistée » (RNA, ou FMNR en anglais). Il montre que l’on peut ainsi développer dans les régions arides des zones d’agroforesterie très performantes associant arbres et cultures vivrières.

 

Tony Rinaudo élague un arbuste selon la méthode RNA

Photo World Vision – Silas Koch

La méthode consiste à restaurer et soigner les arbres existants et à faire reprendre les souches et les racines résiduelles qui survivent aux coupes, parfois pendant des années, cachées dans les sols. Pour cela, il suffit de réduire la compétition entre les repousses spontanées en pratiquant des élagages sélectifs des branches basses et des repousses en surnombre, ce qui favorise un développement plus rapide des une à trois tiges conservées. Celles-ci doivent ensuite être protégées des animaux, des feux et de l’exploitation pour le bois de chauffe tant que l’arbre ou l’arbuste n’a pas retrouvé une taille suffisante, ce qui ne prend que 3 à 4 ans. Aucun arrosage n’est nécessaire, contrairement au cas des replantations de jeunes arbres.

 

En agronome, Tony constate également qu’après 8 mois de saison sèche la surface du sol est stérilisée par la chaleur. Lorsque les pluies arrivent enfin se joue une phase critique pour la reprise de l’activité microbienne des sols, dans laquelle les racines jouent un rôle primordial en retenant l’humidité et en libérant des sucres complexes. Dans ces sols très pauvres, des espèces d’arbres particulières, fixatrices d’azote, permettent d’apporter cet élément aux microorganismes qui en ont besoin. En retour, une catégorie de microchampignons, les mycorhizes, aident les racines des arbres à mobiliser les ressources du sol en phosphore. Puis arrive la « saison des poussières » : les feuilles des arbres agissent comme des collecteurs, qui bloquent ces poussières et les font tomber au pied des arbres ; or ces poussières contiennent des éléments fertilisants. Le pied des arbres devient ainsi progressivement une zone plus fertile, où les rendements des cultures vivrières peuvent être doublés, voire triplés.

 

Les habitants de la région savent sous quels arbres ces effets sont les plus marqués. Ils permettent à Tony de repérer des essences plus ou moins favorables à l’environnement : si l’Eucalyptus très gourmand en eau dessèche les sols autour de lui, d’autres comme le Guiera, un arbuste aux propriétés médicinales, permettent au contraire de faire de la bioirrigation. Le Faidherbia, un cousin de l’Acacia, perd curieusement ses feuilles à la saison des pluies, ce qui favorise le développement des cultures installées à son pied, mais s’en couvre inversement à la saison sèche, permettant de nourrir les troupeaux pendant cette période plus difficile. De plus, ses graines sont particulièrement nutritives. En favorisant la reprise de ces arbres particulièrement utiles en agroforesterie et en combinant leurs propriétés, Tony Rinaudo accroît l’efficacité de la RNA.

 

Une colline du Ghana avant et après la reforestation par la méthode RNA de Tony RinaudoPour réaliser tout cela, pas besoin de matériel lourd, ni de plants d’arbres, ni de systèmes d’irrigation… La charge financière s’élève en tout et pour tous à 50 US$ par hectare ! C’est un avantage pratique, mais paradoxalement aussi un inconvénient stratégique : Tony pressent que les grandes ONG ont tendance à ne pas prendre au sérieux une méthode qui semble si simple… Elle a pourtant été validée par des travaux de recherche académiques ! En réalité, le principal frein au développement de la RNA est lié au fait qu’elle repose en premier lieu sur la volonté et l’engagement des fermiers ; or il est parfois difficile de convaincre les populations de prendre soin des arbres quand elles souffrent de la faim : cela ne leur semble pas une priorité immédiate. Il faut aussi les convaincre que la présence des arbres ne nuira pas à leurs productions vivrières, et de ne pas les couper pour en vendre le bois. Suite aux travaux universitaires conduits sur cette méthode, la RNA commence heureusement à être enseignée dans les universités. Tony espère donc qu’elle sera bientôt relayée par les acteurs de terrain comme la FAO. Rien qu’au Niger, elle a déjà permis de faire renaître des forêts sur plus de 6 millions d’hectares.

 

Dans sa modestie toute évangélique, Tony n’évoquera pas dans cet entretien le fait que le Niger l’ait élevé au rang de commandeur de l’ordre du mérite agricole pour services rendus à l’humanité, ni qu’il ait reçu en 2018 le Right Livelihood Award , considéré comme un prix Nobel alternatif…

Et demain ?

La méthode RNA est aujourd’hui recommandée dans le cadre de la Décennie pour la restauration des sols de l’UNCCD. L’association World Vision, une ONG de solidarité internationale d’inspiration chrétienne, soutient son essaimage notamment au Sénégal, au Ghana, en Ethiopie et en Indonésie. Toutefois les problèmes que vit l’Afrique aujourd’hui (terrorisme, entrisme de puissances étrangères hostiles aux occidentaux) limitent les possibilités de déplacement et freinent le déploiement de la RNA dans d’autres régions. Néanmoins, Tony est convaincu que « restaurer l’environnement apporte la paix ». Il garde donc l’espoir. Et nous ne pouvons que constater que sa prière a été exaucée : il a contribué à changer les choses là où il était, et même largement autour de lui.

Affiche du film L'homme qui ressuscite les forêts de Schlondörff

Pour aller plus loin

Abasse T. et al., « Pratique et Gestion de la Régénération Naturelle Assistée », Institut National de Recherche Agronomique du Niger, Note technique n°1, 2013

Rinaudo T., Manuel – La régénération naturelle assistée, trad. Laura Fontaine, World Vision Australia, 2020, 241 p.

Schlöndorff V. L’homme qui ressuscite les arbres, documentaire (1h27), 2022

Rinaudo T., The Forest Underground – Hope for a planet in crisis, ISCAST, 2022, 224 p.

" target="_blank" rel="noopener">Desertification in the Mediterranean region and engagement by churches in impactful solutions, webinaire COE, décembre 2024 (en anglais). L’intervention de Tony Rinaudo débute à 51:54 mn.

Découvrir l’engagement de World Vision et pour l’adaptation au changement climatique dans les régions vulnérables : Notre combat « Environnement et climat « 

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