Sa méthode : une arme de reforestation massive !
Après quelques années infructueuses avec les méthodes classiques de replantation d’arbres, qui rencontrent 80% d’échec, il développe une méthode originale de « régénération naturelle assistée » (RNA, ou FMNR en anglais). Il montre que l’on peut ainsi développer dans les régions arides des zones d’agroforesterie très performantes associant arbres et cultures vivrières.
Photo World Vision – Silas Koch
La méthode consiste à restaurer et soigner les arbres existants et à faire reprendre les souches et les racines résiduelles qui survivent aux coupes, parfois pendant des années, cachées dans les sols. Pour cela, il suffit de réduire la compétition entre les repousses spontanées en pratiquant des élagages sélectifs des branches basses et des repousses en surnombre, ce qui favorise un développement plus rapide des une à trois tiges conservées. Celles-ci doivent ensuite être protégées des animaux, des feux et de l’exploitation pour le bois de chauffe tant que l’arbre ou l’arbuste n’a pas retrouvé une taille suffisante, ce qui ne prend que 3 à 4 ans. Aucun arrosage n’est nécessaire, contrairement au cas des replantations de jeunes arbres.
En agronome, Tony constate également qu’après 8 mois de saison sèche la surface du sol est stérilisée par la chaleur. Lorsque les pluies arrivent enfin se joue une phase critique pour la reprise de l’activité microbienne des sols, dans laquelle les racines jouent un rôle primordial en retenant l’humidité et en libérant des sucres complexes. Dans ces sols très pauvres, des espèces d’arbres particulières, fixatrices d’azote, permettent d’apporter cet élément aux microorganismes qui en ont besoin. En retour, une catégorie de microchampignons, les mycorhizes, aident les racines des arbres à mobiliser les ressources du sol en phosphore. Puis arrive la « saison des poussières » : les feuilles des arbres agissent comme des collecteurs, qui bloquent ces poussières et les font tomber au pied des arbres ; or ces poussières contiennent des éléments fertilisants. Le pied des arbres devient ainsi progressivement une zone plus fertile, où les rendements des cultures vivrières peuvent être doublés, voire triplés.
Les habitants de la région savent sous quels arbres ces effets sont les plus marqués. Ils permettent à Tony de repérer des essences plus ou moins favorables à l’environnement : si l’Eucalyptus très gourmand en eau dessèche les sols autour de lui, d’autres comme le Guiera, un arbuste aux propriétés médicinales, permettent au contraire de faire de la bioirrigation. Le Faidherbia, un cousin de l’Acacia, perd curieusement ses feuilles à la saison des pluies, ce qui favorise le développement des cultures installées à son pied, mais s’en couvre inversement à la saison sèche, permettant de nourrir les troupeaux pendant cette période plus difficile. De plus, ses graines sont particulièrement nutritives. En favorisant la reprise de ces arbres particulièrement utiles en agroforesterie et en combinant leurs propriétés, Tony Rinaudo accroît l’efficacité de la RNA.
Pour réaliser tout cela, pas besoin de matériel lourd, ni de plants d’arbres, ni de systèmes d’irrigation… La charge financière s’élève en tout et pour tous à 50 US$ par hectare ! C’est un avantage pratique, mais paradoxalement aussi un inconvénient stratégique : Tony pressent que les grandes ONG ont tendance à ne pas prendre au sérieux une méthode qui semble si simple… Elle a pourtant été validée par des travaux de recherche académiques ! En réalité, le principal frein au développement de la RNA est lié au fait qu’elle repose en premier lieu sur la volonté et l’engagement des fermiers ; or il est parfois difficile de convaincre les populations de prendre soin des arbres quand elles souffrent de la faim : cela ne leur semble pas une priorité immédiate. Il faut aussi les convaincre que la présence des arbres ne nuira pas à leurs productions vivrières, et de ne pas les couper pour en vendre le bois. Suite aux travaux universitaires conduits sur cette méthode, la RNA commence heureusement à être enseignée dans les universités. Tony espère donc qu’elle sera bientôt relayée par les acteurs de terrain comme la FAO. Rien qu’au Niger, elle a déjà permis de faire renaître des forêts sur plus de 6 millions d’hectares.
Dans sa modestie toute évangélique, Tony n’évoquera pas dans cet entretien le fait que le Niger l’ait élevé au rang de commandeur de l’ordre du mérite agricole pour services rendus à l’humanité, ni qu’il ait reçu en 2018 le Right Livelihood Award , considéré comme un prix Nobel alternatif…